Lettre ouverte à nos élèves, à leurs parents, à nos décideurs et décideuses politiques.
Enseigner. Être enseignant·e. Je ne ferai pas ici l’inventaire des difficultés inhérentes au métier. Toute profession a ses contraintes, ses sources de frustrations, ses peines ; ses avantages et ses joies, aussi : celles-là même qui nous ont conduits à poser un choix professionnel. J’évoquerai plutôt un paradoxe : celui du regard ambivalent que la société, ou une partie d’entre elle, porte sur le monde de l’enseignement. Et du sentiment que ce paradoxe génère chez les enseignant·es. Nous, les profs, entendons souvent dire que nous exerçons « le plus beau métier du monde ». Il est vrai que la profession est souvent perçue comme belle car empreinte d’idéaux comme la transmission du savoir, l’élévation morale ou l’émulation intellectuelle. Un lieu commun rarement remis en cause : celui d’un métier utile. Indispensable même. Un métier qui a du sens. À tel point que, fréquemment, les travailleurs et travailleuses en quête d’une reconversion inspirante choisissent souvent l’école comme nouvelle destination professionnelle. Le métier jouit à cet égard de la même image positive que les métiers de la santé, des arts ou des soins à la personne. Ce sont des métiers réputés beaux et/ou utiles. Bon.
Avant d’analyser plus avant le paradoxe évoqué, peut-être est-il nécessaire de questionner ces axiomes : « enseigner est utile » ou « enseigner a du sens ». En réalité, ce n’est vrai que si l’ensemble de la société a une idée claire et précise de la portée, du contenu de ce qui doit être enseigné, et de la manière dont cet enseignement doit être effectué. Selon les époques, les pays, les cultures, les notions qu’une société estime nécessaire d’être enseignées varient énormément. Varient également les méthodes. Là aussi, les disparités sont nombreuses, même dans la société occidentale contemporaine.
Il y a du hasard et de l’incertitude dans tout cela. En tant que parent, comment être certain·e que l’enseignement que reçoit son enfant lui sera utile, favorable, bénéfique ? N’est-il pas périlleux de confier le développement cognitif, logique, linguistique, culturel, moral de son enfant à d’illustres inconnu·es ? Dans l’essai Émile ou De l’éducation, Jean-Jacques Rousseau identifie trois sources d’éducation : celle des hommes, celle de la nature, et celle des choses. Or, dit-il, de ces trois éducations différentes, celle de la nature ne dépend point de nous ; celle des choses n’en dépend qu’à certains égards. Celle des hommes est la seule dont nous soyons vraiment les maîtres ; encore ne le sommes-nous que par supposition : car qui est-ce qui peut espérer de diriger entièrement les discours et les actions de tous ceux qui environnent un enfant ?[1]. Rousseau conclut en disant qu’il faut beaucoup de chance pour que l’éducation d’un enfant réussisse. Est-il trop pessimiste ?
Pour pallier le hasard et l’incertitude, certaines sociétés, dont la nôtre, ont mis en place un enseignement public, c’est-à-dire financé par la collectivité et pensé selon un consensus fondé sur des convictions et des valeurs partagées. Il n’est pas simple de concevoir une école pour tout le monde. Les erreurs, les errances, les ratés, les contradictions, les lacunes ne sont pas rares. Heureusement, il y a aussi des réussites. Et puis, rien n’est gravé dans le marbre. Il revient aux citoyennes et citoyens que nous sommes de prendre part à la manière dont l’école se conçoit et s’organise.
Mais dans l’intervalle entre l’existant et le projeté, nous n’avons d’autre choix que de faire confiance à l’institution et aux personnes à qui nous confions nos enfants. Cet abandon relatif est également nécessaire à la crèche, à la garderie, à l’hôpital, à la piscine, au judo, à la musique, au catéchisme ou aux louveteaux… Il nous faut espérer que les personnes avec qui nos enfants entreront en contact auront leur bien-être et leur épanouissement comme préoccupation principale. Ou comme préoccupation tout court.
J’en reviens au paradoxe. En juin dernier, lors du drink de remise des diplômes de rhéto, une maman vint me dire à quel point sa fille avait trouvé mon cours de français formidable. (Dans ces cas-là, j’essaie de rester modeste et de me rappeler qu’en général, les parents dont les élèves ont trouvé mes cours médiocres ne viennent pas me le dire, ce qui laisse une belle marge à l’humilité.) Elle ajouta que nous avions de la chance de pratiquer un métier aussi riche, qu’elle aurait adoré exercer s’il n’était pas aussi chichement rémunéré. C’était dit sans prétention ni condescendance – seulement du regret. J’ai souri, sans lui préciser que je n’avais jamais considéré être mal payé. Certes, sur le plan salarial, j’appartiens à la caste choyée des enseignants du degré supérieur, ce qui aide sans doute à ne pas trop ressentir les injustices. Mais tout de même, cet échange me laissa rêveur. Qu’auraient pensé de ces propos mes collègues du degré inférieur, les institutrices, les éducateurs, les puéricultrices ?
J’ai souvent eu le sentiment d’avoir de la chance d’être rémunéré honnêtement pour pratiquer un métier que j’aime et qui m’épanouit. J’ai longtemps réussi à tenir à distance le moindre sentiment d’injustice ainsi que les railleries et les préjugés concernant les professeurs, convaincu que cela ne me concernait pas. Ma stratégie : un investissement personnel généreux, des savoirs et compétences à jour, du respect mutuel avec les élèves et leurs parents, de l’humour et de l’humilité. Cinq piliers indispensables pour développer une pratique enseignante agréable et efficace. Je pense que nous sommes nombreux·ses à appliquer plus ou moins consciemment ces cinq préceptes.
Lorsque j’ai commencé à travailler, en septembre 2005, je me suis senti pousser des ailes dès les premiers mois car je sentais que l’on me faisait confiance. Je disposais d’un salaire qui subvenait à mes besoins, la direction de mon école était un vrai soutien et mes collègues formaient une équipe soudée. Comment ne pas avoir envie de donner le meilleur de soi-même dans de telles conditions ? Je ne me suis jamais posé la question de savoir combien d’heures de travail hebdomadaires j’effectuais. J’essayais d’accomplir ma tâche le mieux possible, c’est tout. C’est facile de donner sans compter quand on aime.
Depuis quelques années hélas, les choses se gâtent. Cela fait un certain temps que PISA est formelle : année après année, le niveau global des élèves de la Communauté française se détériore, comparativement aux autres pays de l’OCDE ; beaucoup d’argent investi pour des performances médiocres. En réalité, les disparités entre les écoles de ladite Communauté sont énormes, souvent corrélées à l’indice socio-économique de celles-ci (pas toujours, mais souvent) : certaines écoles ont de très bons résultats, d’autres de très mauvais. Et souvent : écoles de riches, écoles de pauvres.
Selon un article du mouvement « Appel pour une école démocratique », [d]e très nombreuses recherches tendent à montrer que, lorsqu’il y a plus de marché scolaire, lorsqu’en d’autres mots le libre choix des parents se combine à une autonomie plus grande des écoles en matière « d’offre scolaire », cela conduit généralement à une ségrégation sociale accrue et, partant, à des inégalités sociales accrues en termes de résultats scolaires.[2] Et ce, précise l’article, malgré les dispositifs mis en place pour limiter cet effet, comme le décret « Inscriptions » par exemple. Difficile pour les pouvoirs publics d’enrayer ce marché scolaire. Dès lors, tenter de combler le fossé qui se creuse inexorablement entre les uns et les autres[3] serait une voie possible pour résorber la fracture scolaire.
Cependant, dès 2017, la réponse politique arriva, tout autre, sous forme de tir sur l’ambulance : l’école était en panne : il fallait donc la réparer. Vous connaissez la suite : Milquet, McKinsey, Pacte d’excellence, plan de pilotage. La chansonnette de la réforme était entonnée : les enseignant·es étaient prié·es de déceler leurs propres failles, d’y remédier en établissant des contrats d’objectifs à mettre en œuvre en groupes de travail, sous la férule du ministère, via les délégués aux contrats d’objectifs (les fameux DCO). Un plan de pilotage par école, à évaluer et renouveler tous les six ans. Sisyphe en salle des profs. Depuis quelques années, notre pratique professionnelle s’est peuplée d’acronymes, de cellules de réflexion, de groupes de travail, de cases, de coches, de jauges, de diagrammes en camemberts et bâtonnets. Et d’injonctions.
En outre, grâce à la coalition MR-engagés, nous savons désormais que l’école coûte vraiment trop cher et que les enseignant·es ne travaillent manifestement pas assez. Et là, soudain, une évidence : la confiance est rompue. Elle est même remplacée par son contraire : la défiance ; elle-même teintée de mépris (plus ou moins ostensible selon les bouches qui parlent de nous).
Donner le meilleur de soi-même, dans de telles conditions, devient vraiment difficile. Le paradoxe est là : la société confie ses enfants à une institution et à des personnes dont elle se défie, voire méprise peu ou prou. Peut-être n’est-ce pas l’intention, peut-être n’est-ce pas conscient, peut-être n’est-ce pas tout le monde… Mais le ressenti pour les enseignant·es est bien celui-là. Mépris. Le métier est considéré comme le plus beau du monde. Mais celles et ceux qui l’exercent sont perçus comme geignard·es et paresseux·es.
Soit. Ce qui est certain, c’est que plus d’élèves dans les classes, c’est moins de temps consacré à chaque élève. Plus d’heures de cours par semaine pour les profs, c’est aussi moins de temps consacré à chaque élève. En classe, mais également en dehors. Aménagements raisonnables, encadrement différencié, étude dirigée, remédiations, méthodologie, activités extra-scolaires… Moins de temps pour chaque élève. Pour les jeunes profs qui se lancent, cela deviendra la norme. Ils/elles s’y feront sans doute, si elles/ils ne s’en vont pas dans les cinq ans. Pour les profs qui comme moi, ont déjà quelques heures de cours dans les jambes et qui ont connu des temps meilleurs, l’amertume restera vive un certain temps encore, et la motivation difficile à retrouver.
Faut-il être fataliste ? Certes, le coin est dans la bûche : si nous acceptons les mesures envisagées pour l’enseignement (mais aussi pour le sport, la santé, la culture, la protection sociale, les pensions…), il y a fort à parier que les budgets à venir serreront la vis encore et toujours. En réalité, ce n’est pas une question d’argent. Pas du tout. C’est une réponse claire à la question précitée : Quelle école voulons-nous ? Y répondre, c’est répondre à celle-ci, plus fondamentale : Quelle société voulons-nous continuer à construire ensemble ?
Chers parents : nous, professeur·es, sommes comme vous : nous sommes aussi parents, compagnons, compagnes, épouses, maris, conjoints d’artisans, de secrétaires, d’infirmières, d’avocates, de chefs d’entreprise, de médecins, d’entrepreneurs, d’artistes, de femmes et d’hommes politiques, d’enseignant·es… Nous connaissons la manière dont vivent et travaillent les personnes qui nous entourent. Nous savons que nous ne sommes ni meilleur·es ni moins bon·nes que les autres. Nous essayons simplement d’être à la hauteur de la tâche qui nous est confiée. Redonnez-nous votre confiance et votre soutien. Nous en avons besoin pour continuer à donner le meilleur de nous-mêmes dans l’exercice de ce « plus beau métier du monde ».
Renaud Lourtie
[1]Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, 1762.
[2]Nico Hirtt, « Notre analyse des données PISA 2022 le prouve : davantage de marché scolaire, c’est aussi davantage de ségrégation et d’inégalité », Appel pour une école démocratique, 19 mars 2024. (https://www.skolo.org)
[3]François Mathieu, « La Belgique fait face à une montée des inégalités depuis la crise financière », La libre Belgique, 1er mars 2025. (https://www.lalibre.be)